Deux ans avant l’arrivée des moines de Flavigny dans l’abbaye de Solignac, l’évêque Pierre-Antoine Bozo installait dans les locaux loués depuis 35 ans par le diocèse de Limoges au Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP), Rue des Papillons à Limoges, « une école hors contrat sous la houlette du très sinistre Institut du Christ Roi Souverain Prêtre (ICRSP) »1.
Nous revenons aujourd’hui sur cet événement, significatif à double titre. D’une part parce qu’il existe des liens entre le traditionaliste ICRSP et Solignac : la directrice de cette école hors contrat est une ancienne candidate aux élections municipales de la commune, et un très récent multi acquéreur de foncier au sein du village est proche d’une confrérie traditionaliste liée à l’ICRSP niçoise (là où l’ancien prieur de l’ICRSP de Limoges est parti officier en 2018…). D’autre part, parce que l’installation à Limoges de cette école adossée à un mouvement catholique traditionnaliste, est un geste de rupture fort, et tout à fait précurseur de la politique de l’évêque Bozo en Limousin.
Mgr Bozo et l’Institut du Christ-Roi Souverain Prêtre.
Bozo est un évêque dépeint comme « traditionnel » mais plutôt « pastoral », qui « écoute et dialogue (même s’il n’est pas question de le voir changer de positions) »1. La cathosphère intégriste proche de l’extrême droite voit quant à elle ce prélat d’un œil favorable, et le qualifie de « liturgiquement et doctrinalement […] carré ». Elle ne peut qu’apprécier un évêque qui, dans son ancien diocèse de Séez , avait à dessein été « choisi comme vicaire général contre les progressistes locaux »2.
On retrouve à Limoges une présence discrète de l’ICRSP depuis le début des années 2010. Bozo arrive à la tête du diocèse en 2017, et dès 2018 il va offrir un appui épiscopal inédit à cette société de vie apostolique traditionaliste.
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Il commence par célébrer une messe tridentine en la chapelle Saint Antoine des Papillons de Limoges, desservie par l’ICRSP. Le signal est parfaitement reçu, et la cathosphère intégriste se réjouit alors de cette « cérémonie dans une ville pour le moins sinistrée par l’abandon de la pratique religieuse, les courants anti-cléricaux et une gauche institutionnalisée »3.
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Puis, il élève cette même chapelle au rang d’oratoire, qui de ce fait devient « désormais le lieu officiel de la célébration de la forme extraordinaire de la liturgie romaine »4 dans tout le diocèse.
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Et enfin, il évince le MRAP pour installer l’école hors contrat Saint Martial de l’ICRSP dans les locaux diocésains attenants.
En à peine plus d’une année de fonction, Bozo importe donc le traditionalisme en plein cœur de Limoges.
Reportage de France 3 : « Ecole de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre à Limoges » (2019)
Comme on le voit dans ce reportage, des efforts sont alors déployés par le diocèse pour relativiser la réalité idéologique de l’ICRSP, et bien entendu les gages qui lui sont donnés par Bozo. C’est ainsi que le Père Renard (vicaire général de Bozo) se voit affirmer (non sans gêne) qu’il n’a jamais entendu le chanoine Alban Denis (prieur de l’ICRSP de Limoges depuis 2018) « exprimer des idées vraiment… d’extrême droite »…
Chanoine Alban Denis : chroniqueur religieux dans la presse d’extrême droite.
En 2020, l’outing médiatique du chanoine Alban Denis (prieur actuel de l’ICRSP de Limoges) est officialisé par Le Monde
.
On y apprend qu’il travaille sous le pseudonyme de Père Danziec, dans le journal d’opinion d’extrême droite Valeurs Actuelles
(journal condamné pour provocation à la haine raciale, injure à caractère raciste, et au cœur de polémiques liées à la diffusion de fausses informations ou à de l’antisémitisme), pour lequel il écrit depuis 2019 une chronique régulière.
On y apprend également qu’il est le frère de Tugdual Denis, alors directeur adjoint de la rédaction de cet hebdomadaire.
Dans ses billets, au style policé, sans outrance, quasi pudique, Alban Denis enchaine néanmoins les poncifs réactionnaires familiers au journal : déclin de la France, passéisme identitaire, guerre de civilisation, péril islamiste, décadence féministe ou LGBT, déchéance progressiste, etc… Des thématiques sans effort, puisqu’elles entrent en parfaite résonnance avec les obsessions traditionalistes habituelles.
Alban Denis aime la lumière médiatique : il intervient aussi à L’Homme Nouveau et son Club des hommes en noir. Il est également auteur
pour le « site d’actualité français d’extrême droite » Boulevard Voltaire
.
C’est sans surprise, qu’il appellera ses lecteurs à voter Eric Zemmour aux présidentielles de 2022.
L'
L’ICRSP et la droite radicale.
L’ICRSP, co-fondé en 1990 (et depuis lors dirigé) par Gilles Wach, est connu pour son « amour radical de la liturgie et un formalisme suranné et précieux voire maniéré » et pour cultiver « un style aristocratique, un faste liturgique qu’on ne voit nulle part ailleurs »5.
L’ICRSP fait parti des communautés Ecclesia Dei, ces communautés traditionnalistes qui ne souhaitant pas rompre totalement avec Rome, ont bénéficié de la conservation de leur traditions spirituelles et liturgiques contre l’acception du concile Vatican II. Mais comme ces autres communautés, le discours à ce sujet reste double : « en privé et officieusement, les fidèles de l’ICRSP méprisent l’église postconciliaire, nient que Vatican II porte l’autorité doctrinale et, en substance, donnent suite à ces convictions en établissant l’infrastructure d’une sorte d’église parallèle ou fantôme au sein de l’église » 6.
Wach est ordonné diacre par le cardinal Siri (« figure de proue des thèses conservatrices » au sein de l’église catholique, qui déclara notamment que le SIDA est « un châtiment de Dieu »7), puis prêtre par Jean-Paul II.
Wach (qui s’est longtemps autoproclamé
Monseigneur) s’illustre par ses influences ecclésiastiques, invariablement issues de la frange la plus conservatrice de l’Eglise romaine.
On notera par exemple une promiscuité avec le cardinal américain Raymond Burke, qui fréquemment donne des messes pour l’ICRSP et y effectue des ordinations
. Il en accompagne également les membres lors de pèlerinages en Europe.
Burke est « l’ennemi juré du pape
» François. Proche un temps de l’ex-stratégiste de Donald Trump, Steve Bannon
(pour qui il fut président honoraire
à l’Institut Dignitatis Humanae, ayant pour but de former les futurs cadres du nationalisme européen), il affirme par exemple que c’est « le féminisme radical [qui] a créé les prêtres pédophiles »8.
Au Brésil, Wach est proche de TFP : Tradition Famille Propriété, qui est « fondé par Plinio Corrêa de Oliveira, un antisémite brésilien qui détestait le Concile Vatican II, TFP a activement collaboré avec les gouvernements fascistes au Brésil, en Argentine et au Chili, y compris la dictature militaire notoire de Pinochet »9, Se présentant « comme une organisation catholique traditionaliste et contre-révolutionnaire » d’origine brésilienne, il s’agit plus prosaïquement d’« une secte qui pourfend communisme et pornographie »10.
L’ICRSP et le royalisme.
« Le sommet de la culture catholique, aux yeux de Monseigneur Gilles Wach […] était la France pré-révolutionnaire, lorsque le clergé se classait au-dessus de la noblesse »6.
L’ICRSP, finalement comme son nom le suggère de manière tout à fait terre à terre, est nostalgique de la monarchie de droit divin de l’ancien régime, et en conséquence hostile à la République. Une position plutôt banale chez les traditionalistes, mais qui est ici particulièrement saillante.
Les royalistes commémorent chaque 21 janvier la mort de Louis XVI (le « roi martyr »), par le biais de messes organisées en son honneur. Gilles Wach (et nombre de prélats de l’ICRSP) ne manque pas d’officier pour ces messes réactionnaires.
Et ses sermons y sont sans équivoque : « notre bon roi Louis XVI […] fut la victime de cette grande tourmente révolutionnaire, et après sa mort, rien ne fut jamais semblable sur la terre des hommes. L’armée de Satan avait remporté une grande victoire »11.
« La France, ce beau pays, souffre. L’Europe plie sous le poids des principes révolutionnaires […] Il nous manque un roi très chrétien qui était le lieutenant de Dieu sur terre »12.
L’ICRSP et le royalisme limougeaud.
Le Limousin a son microcosme royaliste . Le fondateur du mouvement providentialiste de la Charte de Fontevrault est d’ailleurs limougeaud. Gravitant autour, on retrouve la galaxie catho-traditionaliste et des mouvements de droite radicale.
Ne dérogeant pas à la règle des messes requiem du 21 janvier, les royalistes locaux apprécient de pouvoir faire appel à des prélats sensibles à leur cause. C’est donc sans surprise qu’est sollicitée la Fraternité de la Transfiguration de la chapelle St-Martial (communauté catholique intégriste non reconnu par l’Eglise romaine), mais aussi fréquemment l’ICRSP des papillons blancs , et notamment le chanoine Alban Denis .
L’ICRSP : dérives et abus ?
En 2021, la Conférence des évêques de France (CEF) fait une synthèse (sur le motu proprio summorum pontificum) : « certains évêques estiment que la FER [ndlr : célébration de la messe en latin] peut conduire à un formalisme rituel et figer une réflexion de foi, enfermant les personnes dans un individualisme et un esprit de chapelle. À ce titre, la formation théologique des prêtres de la Fraternité Saint-Pierre et de l’ICRSP est expressément remise en cause »13.
Sur le site de l’Aide aux victimes des dérives de mouvements religieux en Europe et à leurs familles (AVREF ) on peut lire au sujet de l’ICRSP que « le culte de la tradition associé au goût du luxe et à un faste d’un autre âge caractérise cet institut qui dispose d’importants moyens financiers, et d’une sorte de cour autour de son prieur ».
Voici ce qu’écrit en 2022 un Collectif des victimes présumées du Père Gilles Wach et des dérives sectaires dans l’ICRSP :
« Les dérives sectaires de l’Institut du Christ-Roi […] que la Cellule de lutte contre les dérives sectaires dans l’Église de la Conférence des évêques de France (CEF) a reconnu comme “abus très grave”, touchent à diverses dimensions, de l’abus de conscience, du culte de la personnalité, de la persécution et de la diffamation des dissidents, […] de la violation de la correspondance, du statut canonique incertain de certains membres […], de l’épuisement nerveux de certains prêtres […], de la domination totale exercée sur la branche féminine, jusqu’aux dimensions économiques: luxe public dans la vie des supérieurs, existence de sociétés fantômes [….] et, plus grave encore, dissimulation de scandales sexuels »14.
Pour conclure.
Installer un Institut traditionaliste aussi ouvertement proche du royalisme et des courants contre-révolutionnaires interroge forcément quand il prétend s’impliquer dans l’éducation des enfants par le biais d’une école hors contrat.
On ne peut qu’être très suspicieux quant aux valeurs républicaines, qui ne pourraient y être logiquement enseignées (si vraiment elles le sont) qu’avec un profond dégoût.
Ce questionnement entre particulièrement en résonance avec l’enquête de 2022 menée par le Comité national d’action laïque (Cnal
) concernant les écoles privées hors contrat, et qui alertait sur les dérives et les fréquents manquement constatés : « laïcité de façade, enseignements historiques biaisés, discriminations… »14(https://www.la-croix.com/Famille/Education-associations-laiques-denoncent-derives-pedagogiques-ecoles-hors-contrat-2022-03-09-1201204041
).
Evincer le MRAP (une ONG créée par d’anciens résistants et déportés de la Seconde Guerre mondiale, dont l’action s’exerce en faveur des migrants) au profit de traditionalistes (proche des droites radicales nationalistes et identitaires, hostiles au migrants -assimilés aux musulmans-), dans le contexte de la papauté actuelle (aussi soucieuse d’œcuménisme que d’accueil large des migrants), constitue une prise de position de l’évêque Bozo politiquement engageante, à la fois limpide et en totale rupture, aussi bien avec ses prédécesseurs qu’avec la culture limougeaude, qu’elle soit catholique ou non.
L’installation des moines de Flavigny dans l’abbaye de Solignac illustre identiquement le positionnement politique de Bozo. Et si elle en est l’illustration la plus récente, il y a malheureusement peu de chance pour qu’elle en soit la dernière…
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Monseigneur Bozo a conféré le sacrement de confirmation selon la forme extraordinaire à Limoges. ↩︎
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Brève: La chapelle Saint-Antoine des Papillons à Limoges élevée au rang d’oratoire. ↩︎
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Bestiaires des communautés catho-tradi : les lefevristes centrifuges et les précieux. ↩︎
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TFP, une secte qui pourfend communisme et pornographie.Avenir de la culture est une de ses émanations. ↩︎
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Les fidèles de Louis XVI espèrent un “roi chrétien” en France. ↩︎
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Colectivo de las presuntas víctimas del padre Gilles Wach y de las derivas sectarias en el ‘Instituto de Cristo Rey Sumo Sacerdote’. ↩︎ ↩︎

Chanoine Aban Denis et Monsignor Gilles Wach (
Dîner en l’honneur de S. E. R. Mgr Burke
Wach et le réseau
Les royalistes locaux et l’Action Française (mouvement politique d’extrême droite nationaliste, catholique et royaliste) de Limoges