Une communauté récente.

Depuis leur arrivée, les moines de Flavigny s’appliquent à s’approprier la culture solignacoise en développant une communication s’appuyant volontiers sur un narratif de continuité historique et de passé restauré.
Qu’il s’agisse de « reprendre le fil de 1150 ans de présence bénédictine » sensé justifier leur arrivée à Solignac, ou de faire valoir l’« abbaye limousine fondée en 638 par Saint Eloi » comme argument terroir & tradition à la vente de leur bière (pourtant fabriquée dans une brasserie à Montmorillon ), les moines s’attèlent à convoquer l’imaginaire d’un enracinement local pluriséculaire.
En réalité, la communauté de Flavigny/Solignac a à peine plus de 50 ans d’existence.


Une communauté peu connue, sauf des traditionalistes.

Les informations sur l’histoire des moines de l’abbaye de Saint-Joseph de Clairval à Flavigny ne sont pas légion. La communauté, peu médiatisée, est récente, discrète, et surtout n’intéresse pas grand monde…
A l’exception notable de catholiques traditionalistes.
En effet les rares sources d’information disponibles sur l’historique de cette communauté se trouvent dans quelques « Bulletin d’Histoire du Traditionalisme » d’Yves Chiron, dans son livre « Histoire des Traditionalismes », dans le livre « A la droite du Christ -Les catholiques traditionnels en France depuis le concile Vatican II 1965-2015 » d’Olivier Landron, et dans la récente interview du père Benoît-Jospeh Marie pour La Nef (une revue traditionaliste).
Et c’est à peu près tout.
Paradoxalement, Damien Deleersnijder (alors directeur du projet Solignac pour le diocèse de Limoges) affirmait pourtant en 2021 dans le Populaire : « ils ne sont pas traditionalistes ».


Les retraites coûte que coûte.

La communauté de Clairval/Flavigny a été fondée par Maurice Joly (1917-2006).
Joly embrasse la carrière de gendarme sous l’occupation, qu’il abandonnera dans les années soixante pour se consacrer à sa carrière religieuse, après avoir élevé ses 6 enfants (dont 2 rentreront dans les ordres).
Après la guerre, il pratiquera chaque année, auprès des Coopérateurs Paroissiaux du Christ-Roi (CPCR) de Chabreuil, les retraites spirituelles pour hommes du père Vallet.

Les retraites façon Vallet.
Le père Vallet est le fondateur des CPCR, et l’inventeur d’une version raccourcie et dénaturée des exercices jésuites de Saint Ignace, mise au service d’une propagande politique contre-révolutionnaire et anti-libérale, qui fut récupérée par l’extrême droite nationale catholique de la seconde moitié du XXème siècle (notamment par Jean Ousset), puis utilisée pour embrigader les militaires de la dictature argentine, pour finalement devenir un outil très apprécié du traditionalisme contemporain.
Les retraites du père Vallet visent à former de laïcs intransigeants pour transformer politiquement la société en vue de restaurer la royauté sociale de Jésus-Christ.
Elles sont un outil de l’intégrisme catholique.
Lire cet article pour plus de détails.

Durant ces années de retraites, Joly « devint un fils spirituel du père Barrielle », qui était un prêcheur de retraites façon Vallet chez les CPCR de Chabreuil.
En 1964-65 Joly décide de débuter sa carrière religieuse. Il souhaite donc lui aussi venir prêcher les retraites à Chabreuil. Or, c’est la période du Concile Vatican II (honni des intégristes), et Barrielle qui sent que les CPCR vont s’y conformer (ce qui provoquera d’ailleurs son départ peu après pour la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X) le lui déconseille, et l’incite à partir à l’abbaye bénédictine de Maylis qui pratique aussi la prédication des retraites façon Vallet.


Bénédictins par hasard.

C’est donc durant cette période à l’abbaye Notre-Dame de Maylis, abbaye bénédictine olivétaine (l’ordre du Mont-Olivet est une congrégation bénédictine monastique née en Italie) que Joly devint prêtre.
Mais quelques années plus tard, l’abbaye de Maylis renonce à prêcher les retraites façon Vallet. Evidemment pour Joly, ça n’est pas envisageable, et c’est ce qui motive son départ en 1972 pour « fonder une branche de stricte observance de la congrégation des CPCR », qui finira par aboutir « sur les conseils de Mgr Lefebvre et du père Barrielle » à la fondation de sa communauté monastique la même année, à Martigny, en Suisse.
Comme le raconte le père Mallet (ancien de Flavigny) :

« Comme il fallait bien organiser la vie commune, il ont repris un style de vie religieuse qui évidemment s’inspirait de la vie bénédictine.
Mais il était clair pour tout le monde que la priorité, c’était les Exercices. ».

Le mariage spirituel de la carpe et du lapin ?
La communauté adopte donc la règle de Saint Benoit (tout en gardant des reliquats de l’expérience olivétaine de Joly : l’utilisation ponctuelle d’une coule blanche…), et surtout en incorporant ce pour quoi Joly a fondé : la prédication des retraites façon Vallet.
Un mélange des genres qui ne manque pas d’interroger encore certains traditionalistes, comme le célèbre Yves Daoudal , voyant entre la spiritualité bénédictine (qui tend vers une vie contemplative et structurée) et la spiritualité ignacienne (orientée vers l’action et l’engagement dans le monde), une incompatibilité.


National-catholique par conviction.

En 1974, Joly publie « Les Exercices de Saint Ignace face à l’auto-démolition de l’Église ».
En 1975, le monastère doit déménager et s’installe quelques dizaines de kilomètres plus loin, à Finhaut, dans une maison nommée Clairval. C’est bien sur de ce lieu que vient le nom Saint-Joseph de Clairval qui restera par la suite.
La même année, Joly publie « Une fausse contre-révolution : l’Office », une étude dans laquelle il critique l’édition révisée et allégée de « Pour qu’Il Règne », du pétainiste et penseur d’extrême droite Jean Ousset.
« Pour qu’Il Règne » est un livre qui expose la doctrine du Christ-Roi, mais surtout développe une théorie de l’action contre-révolutionnaire (entre évangélisation et action politique). Il est considéré comme « uns des bréviaires des milieux catholiques traditionalistes ».
En dénonçant le manque de radicalité de la nouvelle édition de Ousset par le biais de cette publication, Joly illustre donc assez clairement sa propre radicalité politique, et sa promiscuité de pensée avec le national-catholicisme.

La doctrine du Christ-Roi.
Ou royauté sociale de Jésus-Christ est un concept théologique et politique qui affirme la souveraineté du Christ non seulement sur les individus, mais aussi sur l’ensemble de la société et ses institutions (familles, corporations, Etats, etc…).
Cette doctrine est exposée en 1925 dans l’encyclique « Quas Primas » de Pie XI, qui a été expressément écrite à l’époque, dans le but de combattre le laïcisme, le naturalisme et le relativisme. Ce concept s’inscrit dans une stratégie de combat, de refus du compromis, d’affirmation d’autorité de l’Eglise, d’opposition à la modernité (idées issues des Lumières, sécularisation, libéralisme politique..), et de promotion d’une vision catholique intégrale de la société.
Les communauté comme les CPCR (ou l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre dont nous avons régulièrement parlé ) adoptent une dénomination qui fait bien entendu directement référence à cette doctrine.


La trahison.

En 1976 la communauté déménage à Flavigny-sur-Ozerain en Côte-d’Or.
Depuis sa création, l’ordination des religieux de la communauté est assurée par l’évêque intégriste Mgr Lefebvre. Les déboires de ce dernier dans son opposition de plus en plus violente et radicale envers la curie romaine aboutissent la même année à une sanction : il ne peut plus administrer de sacrements.
Joly continue malgré tout à le soutenir et à bénéficier des ordinations illégales de Lefebvre.
Mais la situation non canonique de la communauté, ajoutée aux pressions de l’Eglise de plus en plus insistantes, est de moins en moins tenable et finit par faire craindre à Joly d’être définitivement entrainé dans la dérive schismatique de Lefebvre.
En 1985 Joly décide alors de revenir en pleine communion de l’Eglise, ce qui sera considéré comme une trahison par le milieu traditionaliste et surtout lefebvriste.

La liturgie de tous les râteliers.
A cette occasion des négociations concernant la liturgie sont menées.
La communauté accepte d’adopter la nouvelle messe pour la messe conventuelle (en gardant des marqueurs du traditionalisme : la messe reste orientée, et en latin et en grégorien).
Mais la messe traditionnelle est conservée pour les messes basses.
Joly sera donc passé de messes tridentines chez les CPCR, à la nouvelle messe en latin à Maylis, puis à nouveau à la messe traditionnelle avec Lefebvre, pour finalement s’arrêter à un biritualisme circonstancié, selon que les messes soient conventuelles ou basses.

La situation de la communauté est régularisée en 1986 par l’évêque de Dijon.
En 1988 elle est reconnue comme Monastère bénédictin de droit diocésain.
En 1989 le monastère (qui ne fait parti d’aucune congrégation bénédictine) obtient le statut de consociato (associé ) de la Confédération Bénédictine.
En 1992 elle est érigée en abbaye.


Conclusion.

On croit volontiers le père Benoît-Jospeh Marie quand il explique que le choix d’installation à Solignac a été motivé par la position géographique centrale du lieu, plus à même de drainer des retraitants de la France entière. L’argument est prosaïque, mais bien plus convainquant qu’une hypothétique volonté de prolonger l’Histoire bénédictine de Solignac.
La communauté est récente, et visiblement elle aurait très bien pu ne pas être bénédictine. Elle n’intéresse quasi exclusivement que les traditionalistes, avec qui les liens entretenus sont cordiaux .
Et sa genèse confirme où se situe son engagement, unique et entier : dans la prédication des retraites intégristes façon Vallet.

Les informations non explicitement sourcées proviennent du livre « Histoire des Traditionalismes » d’Yves Chiron, et de l’interview du père Benoît-Jospeh Marie pour la revue traditionaliste La Nef (aout 2024).

Traditionalisme.

Précisions…

Le traditionalisme est un courant du catholicisme.
Comme tout courant, ses contours ne sont pas figés, et ses frontières avec d’autres tendances du catholicisme restent poreuses et mouvantes. Il n’est donc pas question ici d’exhaustivité.
Cependant…

Fondamentalement.

L’essence du traditionalisme est d’éviter toute rupture avec la Tradition (considérée comme le siège de la Vérité), et de préserver les anciennes formes et valeurs politiques, religieuses et morales, considérées comme l’expression spontanée des vrais besoins d’une société.
En ce sens il est avant tout un courant réactionnaire et fixiste du catholicisme, qui se pense le gardien d’une Tradition fantasmée et immuable, vers laquelle il faudrait tendre à nouveau.

« L’intégrisme est une nostalgie du passé qui se prend pour une référence à l’éternel »
Etienne Borne

Stricto sensu.

Dans son acception usuelle, le traditionalisme est présenté comme né de son opposition au concile Vatican II (qu’il conteste à différent degrés), et attaché à des pratiques religieuses qui lui sont antérieures .
Dans cette optique, il est communément résumé à l’ancienne « messe en latin », qui en serait sa principale revendication.
Cette approche a le mérite de la simplicité : sans ancienne messe, point de traditionalisme.

Historiquement.

L’opposition à Vatican II n’est qu’un épisode (en voie d’obsolescence) parmi d’autres de histoire du traditionalisme français. L’y résumer est réducteur, et occulte complètement ce qui fédère en réalité ce courant au court du temps et en fait sa cohérence : sa dimension politique.
Puisant dans des racines allant de sa fascination pour un Occident médiéval mythifié, en passant par le rejet de la réforme protestante, le traditionalisme catholique français est avant tout l’héritier de l’intransigeantisme qui est né de l’opposition à la Révolution française.
Il est un mouvement réactionnaire qui ne cesse depuis de s’opposer et de résister aux diverses évolutions socio-politiques perçues comme l’éloignant du modèle et des valeurs catholiques d’Ancien Régime. Il rejette la philosophie des Lumières, les droits de l’homme sans Dieu, et tout système dont les lois n’ont plus de fondement religieux.
En vertu de cela, on le retrouve au fil du temps proche des combats contre la laïcisation et la sécularisation de la France, contre le modernisme (c’est à dire l’évolutionnisme, le libéralisme, le communisme, le rationalisme, le positivisme, le socialisme, etc…), puis plus tard proche du maurrassisme, du pétainisme ou enfin du colonialisme, dans une proximité historique constante avec l’extrême droite politique.

Intégrisme ?

A l’origine l’intégrisme est un terme issu du « catholicisme intégral », prolongement du catholicisme intransigeant qui s’exprime lors de la « crise moderniste » traversée par l’Eglise de Pie X (début du XXème siècle). Il désigne alors ceux qui combattent à tout prix l’ouverture politique et sociale du catholicisme, et prône un catholicisme rigoriste à appliquer à tous les besoins de la société.
Après le concile Vatican II, certains auteurs ont distingué les traditionalistes des intégristes selon qu’ils soient en communion avec l’Eglise (e.g. les ex communautés Ecclesia Dei), ou non (e.g. la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X).
Depuis, le terme s’est galvaudé et est devenu dans le langage courant un terme voisin de traditionalisme, d’usage principalement polémique et péjoratif.

Concrètement.

Certains observateurs n’utilisent pas le terme de « traditionalistes » concernant des communautés catholiques intransigeantes qui ne célèbrent pas selon l’ancien rite. Ils préfèrent parler de communautés néo-intransigeantes ou néo-classiques.
A Soliniaque, le statut canonique ou la liturgie des communautés catholiques, n’est pas notre sujet. Et vous verrez que dans nos pages nous qualifions assez indifféremment les communautés (néo)intransigeantes de traditionalistes et/ou d’intégristes, puisque c’est bien leur idéologie politique réactionnaire commune, œuvrant à toujours davantage d’immixtion religieuse dans les affaires publiques, qui nous importe et que nous dénonçons.

Sources :
« Les catholiques traditionalistes » de Paul Airiau.
« Intégrisme » d’Emile Poulat pour l’Encyclopædia Universalis.
« A la droite du Christ -Les catholiques traditionnels en France depuis le concile Vatican II 1965-2015 » d’Olivier Landron.