« Graine d’intégriste » est un livre d’Eric Guillemot (auteur, auto-éditeur, libraire bibliophile, non-croyant), écrit suite à une semaine de retraite en 2007 à l’abbaye Saint-Joseph de Clairval de Flavigny-sur-Ozerain : celle-là même qui a fondé à Solignac en novembre dernier.
Ce témoignage récent est donc une source d’information tout à fait pertinente, pour qui veut comprendre qui sont les moines bénédictins fraichement arrivés à Solignac.

Pour rappel…

Maurice Joly est un ancien gendarme investi religieusement sur le tard. Il est initié aux retraites par les coopérateurs paroissiaux du Christ Roi , dont la mission principale est l’évangélisation, par le biais des exercices spirituels de saint Ignace de Loyola (dans la version intransigeantiste du père Vallet , une version accélérée en 5 jours au lieu de 4 semaines, qui permet de proposer un produit plus adapté au rythme de vie de la clientèle moderne). Il fréquente ensuite l’abbaye bénédictine olivétaine de Maylis, où il sera ordonné prêtre. Il en part en 1972 pour fonder le monastère indépendant de Saint-Joseph de Clairval, ce qui lui permettra une alliance originale, de la règle de Saint Benoit avec les retraites ignatiennes.

A cette époque, les moines de Flavigny célèbrent la Messe de Saint Pie V et font ordonner leurs moines par Mgr Lefebvre. Mais suite aux tensions entre les lefebvristes et l’Eglise conciliaire, la communauté choisit en 1984/85 de rentrer dans le rang des ralliés , en se mettant en conformité avec Rome (une trahison pour les traditionalistes de l’époque). C’est ce qui permet aujourd’hui au diocèse de Limoges d’implicitement couper court à toute rumeur de traditionalisme en expliquant que cette communauté « célèbre la messe conventuelle selon le missel promulgué par St Jean-Paul II conformément aux décrets du Concile Vatican II ». Une messe conventuelle qui est cependant relativement hybride (latinisée, dos aux fidèles, communion dans la bouche…), et des messes basses qui elles, restent célébrées pour la plupart selon le missel traditionnel…
Et si ces moines ne cochent pas tous les marqueurs extérieurs du traditionalisme revendiqué, leur passé, leurs pratiques, (tout autant que l’attrait évident qu’ils exercent auprès d’authentiques traditionalistes) interroge à ce sujet et ne manque pas de laisser perplexe.
C’est là que la lecture de « Graine d’intégriste », apporte des éléments de réponse supplémentaires plutôt intéressants…

Les retraites.

Précisons tout d’abord, que les objectifs des retraites sont clairement explicités : « Si vous êtes ici, c’est pour vous transformer en apôtre de Jésus-Christ. Il s’agit de recruter pour l’abbaye Saint-Joseph de Clairval, pour l’Eglise catholique ». Le but est donc l’évangélisation, le recrutement éventuel de moines, et surtout la formation d’évangélisateurs : « Le monde à besoin d’une nouvelle évangélisation, les évangélisateurs c’est nous ».
Bien entendu les retraites servent aussi à gagner de l’argent, pas tant par le prix de leur inscription, que par la forte incitation à l’achat d’ouvrages (nous y reviendrons), et par l’appel au don.
« L’argent provient des retraitants, des lecteurs de la lettre [Clairval vend 40.000 exemplaires mensuels de sa lettre spirituelle, diffusée à travers le monde de proche en proche], de l’ordre bénédictin, des moines qui font don de leurs biens, de la vente d’icônes en bois ainsi que de la vente de leurs livres ».

Inutile de détailler ici le déroulement des retraites, ce qui y est remarquable, c’est avant tout la pratique et la transmission d’un catholicisme moyenâgeux, à l’opposé de tout modernisme.
Sans surprise, le terrain de l’enseignement catholique purement spirituel est fréquemment délaissé, que ce soit à l’occasion de sermons ou de propositions de lectures, pour investir un terrain clairement idéologique et politique.
On retrouve alors des thématiques classiques, chères aux catholiques intégristes et/ou à l’extrême droite :

Mœurs décadentes. Science bannie.

Sur le plan de la famille et de la morale, la condamnation de l’homosexualité « grave dépravation », le combat contre l’avortement et le féminisme (« la pudeur est la gardienne de la chasteté, aussi il est bon que les maris surveillent les femmes et la manière dont elles se vêtent »), mais aussi plus anachroniquement et anecdotiquement celui contre la masturbation, « un pêché grave qui entraine des désordres psychiques » sont évidemment au menu.
La télévision, les médias et internet sont à proscrire car « le démon s’y trouve ».
Professant « j’apprends plus devant mon crucifix que devant tous les livres », on ne s’étonnera pas non plus de la tenue de propos créationnistes (« si vous voulez admettre que votre grand-mère était une guenon »), bien loin des nuances successives qu’à pu apporter l’Église sur ce sujet au fil des dernières décennies.

Islam ennemie.

L’idée d’un affrontement séculaire entre la chrétienté et l’islam y est affirmée, des lectures diabolisant la présence en Europe des musulmans y sont encouragées (e.g. Alcader, auteur complotiste, invité 2006 d’une session d’été de Civitas « La chrétienté, unique rempart à l’islam »). Nous sommes évidemment très loin des positions actuelles de l’Eglise en matière d’accueil des migrants, d’œcuménisme ou de dialogue interconfessionnel.
Il est fait référence à la « guerre juste », notion qui semblait pourtant avoir été abandonnée par l’Eglise depuis la seconde moitié du XXème siècle…

Contre-révolution, révisionnisme historique et réinformation.

Les sermons et les livres proposés à la vente font la promotion d’une idéologie contre-révolutionnaire qui dénonce les droits de l’Homme et la laïcité comme étant hostiles au christianisme (et donc délétères pour la société). Les moines n’hésitent pas à illustrer leur propos en pratique : « Chirac est contre l’Église car il veut instaurer une république entièrement laïque ».
La « secte franc-maçonne », ennemi ancestral, y est également fustigée.
Le franquisme y est loué.
On relève fréquemment des propos imprégnés d’un antisémitisme suranné, typique d’un catholicisme d’un autre temps.
Parmi les lectures conseillées par les moines de Flavigny, on retrouve aussi des auteurs spécialisés dans le révisionnisme historique identitaire (Jean Sévillia , Arnaud de Lassus ), dont sont friands les catholiques intégristes.

Des conférences d’extrêmes droites.

Des tracts sont proposés faisant de la publicité pour des conférenciers d’extrême droite : université d’été d’ICHTUS , conférences de Christian Vanneste (propos homophobes, révisionnisme sur la déportation..), de Guillaume Peltier (FN, MNR, MPF et maintenant soutien de Zemmour), de Béatrice Bourges (proche de Christine Boutin, du Printemps Français, de la Manif pour Tous), etc..

Après cette lecture…

Il est évident que résumer l’exercice des moines de l’abbaye de Solignac uniquement à une spiritualité désintéressée et inoffensive, ou bien à des travaux manuels courageusement entrepris, relève au mieux d’une grande naïveté, au pire d’une mauvaise foi patente.
Il y apparait sans aucune ambiguïté, que les retraites proposées par les bénédictins de Flavigny, maintenant installés à Solignac, ne se limitent pas à des exercices spirituels ou religieux, mais s’aventurent aussi très largement sur le terrain idéologique et politique, promulguant une vision de la société relevant d’un intégrisme catholique proche l’extrême droite.

Page du magazine *Golias Hebdo* (n° 343, juillet 2014) publiant une interview d'Éric Guillemot par V. Farnier au sujet de son livre *Graine d'intégriste*. L'auteur y évoque son expérience d'une retraite spirituelle à l'abbaye de Saint-Joseph de Clairval à Flavigny. La page comprend l'illustration de la couverture du livre ainsi qu'un bon de commande des Éditions Golias.

Interview de l’auteur de « Graine d’intégriste » dans Golias Hebdo.


Pour aller plus loin.

Retraites à l'abbaye : le formatage traditionaliste bientôt à Solignac.

Retraites à l'abbaye : le formatage traditionaliste bientôt à Solignac.

L'histoire des retraites spirituelles, raison d'être de la communauté des moines bénédictins de l'abbaye de Solignac. Des retraites jésuites détournées de leur usage au service d'une propagande politique, récupérées par l'extrême droite nationale catholique de la seconde moitié du XXème siècle, utilisées pour embrigader les militaires de la dictature argentine, et devenues un outil apprécié du traditionalisme contemporain.