C’est à la faveur de la rentrée 2022 que l’on apprend que des moines de Flavigny vont prêcher leurs exercices spirituels de saint Ignace auprès des séminaristes de l’Institut du Bon-Pasteur (IBP). Les liens avec cette société de vie apostolique traditionaliste ne sont pas nouveaux : d’autres moines de Flavigny y ont fait par le passé des conférences , et quand l’IBP cherche des financements pour ses projets, il sait pouvoir solliciter « un geste » financier de la part du monastère bénédictin.
Cette proximité est l’occasion de développer quelques points notables concernant l’Institut du Bon-Pasteur, cette société de vie apostolique avec qui les bénédictins de Flavigny / Solignac sont visiblement en bons termes.
D’autant plus que (comme nous avons déjà pu brièvement l’évoquer
) l’IBP a été co-fondé en 2006 par un enfant de Solignac : l’abbé Philippe Laguérie
.
Laguérie et la FSSPX : une histoire familiale…
Ordonné prêtre, tout comme son frère Jacques, dans les années 70 par le schismatique Monseigneur Lefebvre au sein de la Fraternité Sacerdocale Saint Pie X
(FSSPX), l’abbé Laguérie s’est fait connaitre durant 13 ans comme curé très médiatique de l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet (église occupée illégalement
depuis 1977, et rendez-vous parisien des catholiques d’extrêmes droite et des traditionalistes).
« Grand ami » de Jean Marie Le Pen, Laguérie « ne pense pas qu’on puisse dissocier la politique de la religion »1. Il lui sera reproché à l’époque d’alimenter des controverses sur fond d’antisémitisme et de négationnisme
, ou encore de célébrer la messe du milicien Paul Touvier
.
Notons, que la FSSPX est une communauté religieuse sans reconnaissance officielle de l’Eglise romaine (elle perd sa reconnaissance canonique en 1975 et son fondateur Marcel Lefebvre
est excommunié en 1988) qui est volontiers décrite comme « l’incarnation de l’intégrisme
» catholique.
On la dépeint comme une église active
, puissante, riche
, portant ouvertement un discours anti-républicain, séparatiste, et rassemblant de nombreux intégristes d’extrême droite. La FSSPX est fréquemment suspectée de dérives sectaires
.
L’abbé Laguérie y a passé 26 ans. Il explique encore récemment son « admiration non démentie » pour Lefebvre, qu’il côtoyait déjà chez ses parents à Paris quand il était âgé de 6 ans.1
L’idéologie de la FSSPX, résumée et directe.
…et solignacoise.
La parole de la FSSPX, Philippe Laguérie aura manifestement su la porter avec succès jusqu’au cœur de sa propre famille (encore actuellement en partie solignacoise).
Et même si ça ne semble pas s’être déroulé pour tout le monde sans une profonde amertume
, elle y a visiblement façonné efficacement les esprits, comme l’attestent certaines trajectoires des générations familiales descendantes (prêtre, responsable d’école catholique traditionaliste hors contrat, candidate politique pour le parti de Zemmour, etc.…).
En 1998 il rejoint Bordeaux.
Suite à un accord avec la mairie de Juppé (soupçonné de faire ainsi un geste électoral en faveur de l’extrême droite
), il prend possession de l’Eglise Saint Eloi.
Problème : l’affectataire de l’église est le diocèse de Bordeaux. L’accord est donc dénoncé par l’opposition municipale (peu encline à accueillir des intégristes), mais aussi bien sûr par l’archevêché de Bordeaux qui ne souhaite pas qu’une église dont il est affectataire soit occupée par un mouvement non reconnu par l’Eglise romaine.
Le tribunal administratif confirme l’illégalité
de l’occupation en 2002, puis à nouveau en appel en 2004.
L’abbé Laguérie en fera encore une fois peu de cas, et continuera à occuper illégalement l’Eglise Saint Eloi sans pour autant en être inquiété.
L’Institut du Bon-Pasteur, ou la continuité.
En 2004, suite à des conflits internes
au sein de la FSSPX, il en est exclu.
C’est en 2006, à la faveur d’une série de « gestes d’apaisement
» envers les traditionalistes de la part de Benoit XVI, souhaitant œuvrer à la réconciliation en ramenant les intégristes dans le giron de l’Eglise conciliaire (politique considérée au final par beaucoup comme un échec
, puisque bon nombre d’intégristes bénéficieront d’une forme de reconnaissance officielle, sans jamais infléchir réellement leurs positions), que l’Institut du Bon-Pasteur
est créé… Par plusieurs anciens de la FSSPX.
L’IBP étant de droit pontifical, l’occupation de l’Eglise Saint Eloi s’en retrouve de facto régularisée.
En 2008, Laguérie est à nouveau l’objet d’une controverse
en baptisant à Saint Eloi la fille de Dieudonné (humoriste multi condamné, notamment pour antisémitisme et propos négationnistes), dont le parrain est Jean Marie Le Pen.
Sur le fond, idéologiquement, absolument rien ne change : Laguérie (qui en 2009 a toujours un portrait de Mgr Lefebvre accroché au mur de sa sacristie2) se sent toujours « au point de vue doctrinal […] à équivalence avec la FSSPX », et est simplement « content d’avoir ses tampons romains » et « d’être en règle »1.
« Les Infiltrés » : l’IBP au cœur d’un scandale.
En 2010 est diffusé sur France 2 un reportage intitulé « Les infiltrés : A l’extrême droite du père ».
Le magazine présenté par David Pujadas programme un reportage dans lequel un journaliste a passé plusieurs mois en caméra cachée avec une association nationaliste d’extrême droite nommé Dies Irae
. Ce reportage (doublé d’un livre
) révèlera que :
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Dies Irae (fondée par un ancien du Front National) avait pour ambition de créer des groupes nationalistes et catholiques traditionalistes dans toute la France pour déstabiliser la démocratie moderne. Elle travaillait à créer des milices autonomes sous la supervision d’un ancien militaire, en s’appuyant notamment sur les Carnets de Turner (roman écrit par un suprémaciste blanc américain, interdit à la publication en France, et décrivant un coup d’Etat).
-
Les membres de l’association étaient des traditionalistes catholiques qui fréquentaient l’église St Eloi de l’IBP. Ils avaient investi une cave à deux pas, propriété de la librairie catholique traditionaliste du quartier, qu’ils avaient aménagée en local à l’aide des outils prêtés par les paroissiens de St Eloi,2 et dans laquelle l’abbé Laguérie ira leur rendre une visite (qualifiant leur fondateur de « copain », et l’appelant par son diminutif…)3.
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Des paroissiens de St Eloi (et des membres de Dies Irae) scolarisaient leurs enfants dans les écoles hors contrat du Cours Saint Projet (crée par une association de parents d’élèves, sous direction pédagogique de l’IBP). Sont mis en évidence : des cours révisionnistes, des chants nazis, des discours racistes et antisémites (proférés tant par des élèves que par certains parents ou enseignants)4…
Le milieu traditionaliste bordelais mis à nu. Le reportage qui provoqua l’indignation en 2010. Lien INA en attendant un lien vidéo fonctionnel.
Suite au reportage, des inspections des écoles seront diligentées par le rectorat, constatant des « carences graves
» en matière d’enseignement : le collège sera fermé.
Les parties incriminées se contenteront de nier toute accointance mutuelle, hurlant au complot et au montage à charge.3 L’association d’enseignement populaire Saint-Projet et l’Institut du Bon Pasteur, dirigé par l’abbé Laguérie poursuivent France 2 et l’agence Capa pour diffamation.
Ils perdront leur procès en 2014
, puis en appel en 2015
.
Flavigny, la solidarité intégriste.
L’abbé Spinoza est ordonné prêtre par l’IBP en 2007 (il s’en détachera
en 2013 en fondant La Fraternité Enseignante des Cœurs de Jésus et de Marie). C’est lui qui est directeur pédagogique du Cours Saint Projet jusqu’en 2009. Il apparait sur les images tournées dans le reportage de France 2.
En 2010, sous le patronage de l’institut du Bon Pasteur, il lui est confié la direction pédagogique de l’Angelus
, nouveau projet d’école hors contrat établie dans l’ancien couvent de Presly dans le Cher (avec comme à Bordeaux, un collège réservé aux garçons).5
A l’époque, l’abbé Laguérie, de retour de l’inauguration de l’internat de l’Angelus, souligne le « travail de titan » accomplit sur place, et « félicite chaleureusement M. l’abbé Spinoza qui vient d’accomplir un véritable tour de force en quelques mois et qui […] n’a pas fini de nous surprendre ». 6
Il ne croit pas si bien dire : l’école sera fermée en 2017 sur ordre de la préfecture du Cher dans le contexte d’une « enquête préliminaire visant notamment des faits de violence, agression sexuelle, travail dissimulé et escroquerie ».7 L’abbé Spinoza est condamné en novembre 2021 par le tribunal correctionnel de Bourges à payer 100.000 euros de dommages et intérêts à l’Urssaf, à trois ans de prison avec sursis, et à dix ans d’interdiction d’exercer une activité en lien avec des mineurs.8
Lorsqu’il démarchait pour rassembler les derniers fonds avant l’ouverture de l’Angelus, l’abbé Spinoza citait le monastère de Flavigny parmi les « associations et fondations de soutien » ayant aidé financièrement…
Le monastère de Flavigny cité parmi les financeurs de l’Angelus de l’IBP, par l’abbé Spinoza peu avant son ouverture en 2010. (Source ).
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L’abbé Laguérie : un curé de choc sur TVL ! - le Zoom. ↩︎ ↩︎ ↩︎
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Voyage au coeur d’une France fasciste et catholique intégriste. ↩︎ ↩︎
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La justice ouvre une enquête sur l’extrême droite bordelaise après “Les Infiltrés” sur France 2. ↩︎
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L’abbé Spinoza, prêtre traditionaliste et directeur d’école. ↩︎
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Cher : les inquiétantes dérives d’une école catholique traditionaliste. ↩︎
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Un ex-directeur d’école condamné à trois ans de prison avec sursis pour des violences sur ses élèves. ↩︎

L’
Des moines de Flavigny chez les séminaristes de l’IBP.