Les expériences d’implantations de communautés traditionalistes catholiques au sein des villages sont toujours une précieuse source d’information pour Solignac. Après Fontgombault et l’Île Bouchard , c’est maintenant vers Lagrasse que nous allons brièvement nous tourner. Ce magnifique petit village des Corbières traversé par l’Orbieu abrite en effet à sa périphérie depuis le VIIIème siècle, l’abbaye Sainte-Marie , qui a la particularité récente de faire cohabiter deux propriétaires très différents.
Une situation mobilière singulière.
Un tiers de la surface de l’abbaye Sainte-Marie est propriété publique et des visites y sont organisées.
Cette partie du bâtiment « demeurée laïque depuis la Révolution, est successivement la propriété de la commune de Lagrasse (en 1981), de la communauté de communes et du conseil départemental de l’Aude depuis 2005. A partir de 1995, l’association le Marque-Page, créée autour des éditions Verdier, y organise une manifestation culturelle et philosophique, le Banquet du livre
et des générations, en collaboration avec la librairie Ombres Blanches de Toulouse » 1.
Ce festival de littérature et de philosophie est « résolument marqué à gauche » 2, les éditions Verdier étant « une maison d’édition fondée en 1979 par des figures de la gauche prolétarienne » 3, ce qui reflète assez bien le climat politique de cette petite commune de moins de 600 habitants : Mélenchon y est arrivé en tête lors du premier tour des élections présidentielles de 2022, la mairie est socialiste.
Les deux autres tiers de l’abbaye Sainte-Marie sont occupés depuis 2004 par des propriétaires privés : les Chanoines réguliers de la Mère de Dieu
, communauté catholique traditionaliste créée en 1969. Ils ne sont pas des moines, ils ne s’enferment pas dans la contemplation et organisent également des visites de leur côté.
Mais c’est plutôt « l’hyperactivité prosélyte des chanoines, dont les messes grégoriennes et les séjours détente et évangélisation ou spécial couples en désir d’enfants (vantés, notamment, par le site d’extrême droite le Salon beige) attirent les tradis de toute la France » 2, qui est remarquée.
« Issus le plus souvent de la haute bourgeoisie et de la noblesse, peu branchés mariage, ils sont aujourd’hui quarante-deux […], à l’aise dans un ordre où se retrouvent des nostalgiques de la monarchie, pour lesquels la Révolution française a été la grande catastrophe » 1, ils sont décrits comme « fascinés par l’ordre ancien et le relèvement de l’Europe chrétienne, [poursuivant] une reconquête idéologique qui appelle au soutien de généreux donateurs » 1.
Et des donateurs, il en faut pour financer le projet de restauration pharaonique 2018-2025 de l’abbaye qu’ils ont malicieusement nommé le « Grand Relèvement », référence évidente (mais sans surprise non assumée) à la théorie racialiste et complotiste
de l’écrivain français d’extrême droite Renaud Camus.
Faits divers.
En 2007 suite à une couverture médiatique par les médias de droite et de la cathosphère traditionaliste jugeant la programmation du Banquet du Livre provocante et profane, une nuit d’août des milliers de livres sont aspergés de fuel et de gasoil. Suspicion envers quelques scouts précipitamment partis après le larcin, « malgré des relevés d’empreintes ADN et l’identification des portables présents dans la zone, l’enquête ne donne rien » 4.
Banderole déployée pendant le confinement par les chanoines, alors que père Louis-Marie disait n’avoir «pas le temps pour le vaccin» et que ses ouailles se faisaient verbaliser pour non respect des consignes sanitaires lors de la messe. [^5].
En 2021, sort « Trois jours et trois nuits », recueil de quatorze écrivains réactionnaires célèbres venus successivement passer une courte retraite à l’abbaye de Lagrasse. La « promo bulldozer » 4 dans la presse de droite, savamment huilée, porte ses fruits en matière de ventes : l’opération est très rentable pour les chanoines (les droits d’auteur leur sont reversés).
Suite à cette « couverture médiatique judicieusement orchestrée, qui déroule l’écheveau nauséabond de la galaxie de la droite extrême » 1, les réactions ne tardent pas :
« Ce livre [est] un pur projet de reconquête politique déguisé en livre de prière » 2.
« L’ouvrage collectif, recueil de textes tendance reconquête théologique et politique, a été édité par Fayard-Julliard, propriété de Vincent Bolloré
» 1.
« L’ouvrage a été voulu et pensé par Nicolas Diat
, l’éditeur chez Fayard de Philippe de Villiers et du cardinal Sarah
, adulé de la fachosphère pour ses positions homophobes et anti-migrants comme pour son opposition au pape François. Écrivain et éditeur, Nicolas Diat est lui-même très en cour chez les catholiques d’extrême droite » 3.
« Si le formatage de l’objet pour un lectorat versaillais ne fait guère de doute avant d’en tourner la première page, le fumet identitaire quasi zemmourien qui s’échappe de cette succession d’homélies prend à la gorge » 2.
Une stratégie habituelle.
Des velléités expansionnistes.
Comme ailleurs, le rayonnement des communautés traditionalistes se concrétisent bien souvent par l’installation de familles catholiques radicales et proches de la droite extrême : « ce qui nous inquiète le plus, c’est que des familles de la grande bourgeoisie liées aux chanoines ont acheté une dizaine de maisons dans le village. Ils sont de plus en plus présents » 4. « L’apparition de nombreux noms à particule sur les listes d’émargement lors des derniers scrutins » 4 interroge.
Les conséquences, comme ailleurs, sont une hausse des prix de l’immobilier local, et une lente modification du profil communal des votes en faveur de l’extrême droite.
La partie publique de l’abbaye de Lagrasse est depuis peu un établissement public de coopération culturelle (EPCC
), et il est en projet qu’elle puisse bénéficier du label de Centre culturel de rencontre
. Ces démarches s’inscrivent dans le contexte naturel d’évolution des activités culturelles du lieu, mais c’est aussi une manière de sanctuariser le lieu et de se protéger des velléités d’expansion des chanoines, qui rêveraient de s’approprier l’intégralité de l’abbaye.
Un intransigeantisme masqué.
A Lagrasse aussi, les relations avec la mairie semblent tendues : « j’allais dire qu’ils avancent en sous-marin, mais non : ils avancent masqués, ils ont deux visages, et ils entendent bien devenir maîtres du village »2.
Là aussi l’intransigentisme
n’est pas affiché ouvertement mais est pourtant bien de mise, dissimulant mal un mépris certain des lois de la République : « du terrain adjacent à l’abbaye transformée en parking non autorisé à la tenue d’offices à Pâques plein à craquer et sans masque, malgré les restrictions sanitaires […], pendant deux ans, ils ont fait de l’hôtellerie sans permis » 2.
« Lors de l’inauguration du clocher, le maire n’a pas été convié […] en revanche, quand le nonce apostolique vient, c’est à nous de ramener les chaises en plastique, et pour le numéro 3 du Vatican, c’est tout juste s’il ne fallait pas évacuer le village » 2.
« Ils se sentent au-dessus des lois » 2.
La spiritualité oubliée au profit du combat politique, en lien avec la droite extrême.
Le livre « Trois jours et trois nuits », sur le fond jusque dans sa genèse témoignent du combat idéologique des chanoines (les « nouveaux conquistadors dans un Occident qui devra mener une reconquête catholique » [1]) et de leurs liens avec la droite extrême. La rechristianisation, les obsessions identitaires, l’ennemi islamique, le reniement des Lumières au bénéfice d’un passé médiéval fantasmé, etc.. sont autant de combats politiques communs.
« Les accointances des chanoines avec des figures identitaires, comme l’historien Reynald Secher, chantre du «génocide vendéen» » 2 sont documentées. « Proche de l’organisation nationaliste Renaissance catholique, [il] participe régulièrement aux rendez-vous du mouvement, où on l’a vu en 2014 aux côtés d’Éric Zemmour, François-Xavier Bellamy et Philippe de Villiers, et entretient des liens anciens et profonds avec les chanoines de Lagrasse » 3. On retrouve d’ailleurs certains des ouvrages de ce « pseudo-historien […] connue de l’extrême droite traditionaliste, qui considère Marine Le Pen comme une libertaire gauchiste »3 à la vente dans la librairie des chanoines. Librairie récemment « épurée », puisque « il y a 5 ans, on y trouvait toute la littérature d’extrême droite, anti-avortement, pro-life. » 5…
Pour conclure.
Le lieu, la congrégation, les forces en présence ont beau être différents : comme à Fontgombault, comme à l’Ile Bouchard, et comme à Solignac, on voit à Lagrasse se développer de la part des communautés religieuses catholiques radicales qui s’implantent, une stratégie qui préfère ne pas dire son nom, mais qui lentement, avec persévérance et opiniâtreté tente d’imposer sa vision politique intégriste, de répandre son influence (expansion immobilière, collecte de fonds -dons, legs, retraites etc..-) et de faire reculer à la moindre occasion la laïcité républicaine et ses valeurs.
-
Soldats de Dieu et écrivains enrôlés – Le coup de Lagrasse. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
A l’abbaye de Lagrasse, une croisade littéraire chauffée aux moines. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
« Trois jours et trois nuits » : depuis Lagrasse, quatorze écrivains partent en croisade. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
A l’abbaye de Lagrasse, la querelle des deux chapelles. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
Tensions autour des traditionalistes : querelle de clocher à l’abbaye de Lagrasse. ↩︎
