La presse locale prend la mesure de la politique conservatrice méthodiquement menée par l'évêque Bozo dans le diocèse de Limoges. (Extrait du 19/20 de France 3 Limousin du 19 septembre 2024)
Genèse d’une communauté néo intransigeante.
Fronde contre le clergé français progressiste des années 60.
Le fondateur de la CSM est l’abbé Jean-François Guérin, il est ordonné prêtre en 1955. Dans les années 60, quand vient le Concile Vatican II, il entre en conflit avec l’archevêque de Tours. En 1965 il va à Paris pour se rapprocher de conservateurs, qui comme lui ne sont cependant pas opposés à Vatican II. Confessant des jeunes gens, il monte un groupe d’étudiants et se met en tête de former des prêtres. Mais « jugé trop traditionnel »1 par le clergé français de l’époque, il ne trouve aucun diocèse pour lui permettre de structurer cette activité.
Repli chez les conservateurs et exil italien.
Il se tourne donc vers l’abbaye bénédictine de Fontgombault dont il est un proche (puisqu’il en devient oblat en 1961) et qui est connue pour avoir caché dans les années 70 le milicien vichyste Paul Touvier (alors recherché pour crime contre l’Humanité). Fontgombault (dont nous avons déjà parlé ) l’adresse alors au cardinal italien Giuseppe Siri. Siri est un fervent anticommuniste, « adversaire acharné de la modernisation de l’Eglise […], impliqué dans les filières catholiques d’exfiltration d’anciens nazis après la Seconde Guerre mondiale »2, qui s’est illustré en défendant les positions les plus conservatrices du Concile Vatican II, aux côtés de Marcel Lefebvre (le futur fondateur de la schismatique Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X). Siri installe alors l’abbé Guérin dans un vieux couvent de Gênes, et c’est ainsi qu’en 1976, « la communauté naît d’un petit groupe d’étudiants parisiens et d’anciens scouts d’Europe aspirant à la prêtrise […] réunis autour d’un curé fort en gueule ».3 Guérin « décide que la communauté adoptera une interprétation conservatrice du concile Vatican II, sans être strictement traditionaliste »1. Sa seule œuvre propre sera de former des prêtres.
La CSM revendique donc sa conformité avec Vatican II, tout en cultivant un très fort rigorisme doctrinal. La CSM fait partie des communautés dites « restitutionnistes (qui aspirent à retrouver un ordre ancien) et développent un régime de genre néosacerdotal caractérisé par la promotion de l’image idéalisé du bon prêtre du XIXe siècle (prêtre au-dessus des laïcs et mise en avant des attributs sacerdotaux : soutane, mise à part…) ». 4 Nouvelle messe, mais en latin. Goût pour le chant grégorien. Salut selon la tradition bénédictine. Des prêtres se faisant appeler “Don” plutôt que “père”… La CSM aime la mise en scène et la démonstration, au service d’une évangélisation franche, dans une volonté de reconquête de l’espace public et laïque. Le port ostensible de la soutane participe de cela. Au delà de la « fierté d’appartenance », les prêtres de la CSM « acceptent l’idée de la soutane comme étendard, [… comme] contre-offensive [au] prosélytisme des autres croyants, des musulmans, de plus en plus visibles […], des évangéliques, dont l’exubérance attire ». 5 La CSM, communauté militante et rétrograde, est fréquemment qualifiée de « semi traditionaliste », de « néo classique» ou encore de « néo intransigeante ».
L’Opus sacerdotale. L’Opus Sacerdotale est une association crée en 1964 (par des prêtres français « inquiets tant des dérives doctrinales que des libertés prises à l’égard de la liturgie »6 par le Concile Vatican II), qui œuvre « pour la défense de l’orthodoxie catholique »7. Parmi ses membres on retrouve l’abbé Guérin futur fondateur de la CSM, mais aussi Gilles Wach, futur fondateur de l’ICRSP (la communauté traditionaliste qui chapeaute l’école hors contrat catholique du Vigen )…
La Cité Catholique. Guérin fréquente aussi à cette époque les congrès de la Cité Catholique, association nationale-catholique « créée [en 1946] par l’intellectuel maurrassien Jean Ousset favorable au régime de Vichy puis proche des défenseurs de l’Algérie française, [qui] regroupe des traditionalistes, conservateurs et royalistes »1. Le groupuscule intégriste Civitas (récemment frappé d’une mesure de dissolution par le ministère de l’Intérieur), tout comme Ichtus, sont les mouvements héritiers de la Cité Catholique. Notons que Jean Ousset était également un fervent promoteur des retraites spirituelles, telles que dispensées par les moines de Solignac .
Retour en France : la revanche.
Le projet de Guérin ayant toujours été de revenir en France, la communauté reçoit son premier ministère paroissial dans le diocèse de Fréjus-Toulon en 1982. La maison mère s’installe en Loir-et-Cher en 1993, puis déménage en Mayenne en 2014. Mal accueillie à ses débuts, la communauté bénéficie dans la France des années 2000, « de la droitisation de l’épiscopat [et du] retour d’une certaine orthodoxie liturgique »1, ainsi que du contexte aigu de crise des vocations qui frappe le clergé français. Dans une société française devenue largement sécularisée et déchristianisée et où la chute du nombre de prêtres est vertigineuse, la faiblesse de la transmission intergénérationnelle du catholicisme de gauche laisse un vide que vient mécaniquement combler le noyau dur d’un catholicisme conservateur, compensant avantageusement son faible effectif par un activisme offensif, de plus en plus synergique et galvanisé par la droitisation de l’environnement médiatique et politique français. C’est ainsi que « les vocations sont générées par ceux qui ont une vision conservatrice du catholicisme […] c’est la tendance structurelle »1, et que la CSM se retrouve être « l’un des principaux pourvoyeurs du clergé français », qui « pourrait représenter entre 20 et 40 % du clergé actif dans trente ans ».8 La CSM s’assoie sur une santé financière qui ne doit rien au hasard : la formation au séminaire (16.000€ annuels) qui recrute chez « la bourgeoisie catholique conservatrice [ou des] lignées ayant du patrimoine, parfois issues de la vieille aristocratie », un investissement préférentiel des paroisses « les plus riches, là où ils pouvaient avoir des donateurs locaux et quelques familles tradis de la grande bourgeoisie locale »; un « denier du culte agressif », l’investissement dans la finance « supposée éthique » grâce à la création du fond Proclero, construit « grâce à l’amitié [d’un] spécialiste de l’exil fiscal en Suisse » 9… Mais cette success-story profitera peu à Guérin, qui meurt en 2005.
Accusations de «délits à caractères sexuels» et d’«abus d’autorité».
En 2024, c’est donc post mortem que Guérin est mis en cause personnellement suite à une enquête, pour des « abus de pouvoir », un « climat abusif » ou encore « des gestes pouvant relever de délits à caractère sexuel ». La CSM est alors sommée par le Vatican de « se réformer [et de] faire œuvre de clarté ».10
Masculinisme et « chasse aux homos ».
« Ici, c’est viril ! […] Ici, on forme des hommes avant de former des prêtres ! »11 La CSM a le souci de la « revalorisation du masculin clérical » . Formant un « front masculiniste convergeant avec les mouvements contemporains qui contestent l’émancipation féminine, [… elle met en place des] séminaires virils qui contestent les masculinités trop intellectuelles et puisent dans les codes des scouts d’Europe ou des lieux de socialisation militaires, [elle participe à] l’émergence du prêtre expert ès masculinité qui accompagnent les hommes dans des stages de non mixité, [et elle participe à la] mise en avant par des prêtres, notamment via des outils numériques, des compétences managériales pour réaffirmer leur autorité, notamment dans le champ politique » 4. Mais dans les années 2000, la CSM fait surtout la « chasse aux homos » dans ses rangs. Encourageant la délation entre séminaristes, ceux qui étaient repérés étaient alors « envoyés chez Tony Anatrella, [faire] une sorte de thérapie de conversion [ceux qui refusaient, étaient] éjectés du séminaire ».9
Thérapies de conversion chez Mgr Tony Anatrella.
Devenu une « figure de l’Église française dans les années 1980 et 1990 »12, « sacré psy de l’Eglise pendant plus d’une trentaine d’années, Mgr Tony Anatrella », est alors une « référence majeure et ultra-réactionnaire de la pensée catholique sur l’homosexualité », « régulièrement consulté par le Vatican et adulé par les milieux conservateurs ». « La virulente opposition de l’Eglise catholique en France contre le Pacs lui donne une notoriété certaine auprès du grand public. Il intervient à la radio et publie des tribunes dans les journaux »13. « Consultant au Conseil pontifical pour la famille, et chargé de mission sur les drogues et la toxicomanie auprès du Conseil pontifical pour la pastorale des services de la santé, à Rome […] Il bénéficie alors de l’usage du titre honorifique de Monseigneur […] lié à ses diverses fonctions au Vatican. Se présentant comme psychanalyste, il a été membre du conseil scientifique de la Revue d’éthique et de théologie morale Le Supplément ». « En 2005, il est l’un des inspirateurs de l’instruction du Vatican interdisant l’ordination des prêtres homosexuels [… et] l’auteur de directives du Vatican, faisant partie d’un programme de formation pour les nouveaux évêques, dans lesquelles il est précisé que les évêques n’ont pas nécessairement l’obligation de dénoncer à la justice les actes de pédophilie commis par des prêtres »12.
Dans son cabinet, le « prêtre, thérapeute, expert en psychiatrie sociale, et expert auprès du Saint-Siège » propose des « thérapies psychocorporelles » comme remède à l’homosexualité supposée constituer selon lui un « inachèvement et une immaturité foncière de la sexualité humaine qui pourrait même être perçue comme une réalité déstabilisante pour les personnes et pour la société »14. En réalité ses “thérapies” s’apparentent parfois à « des actes à caractère sexuel qui aboutissaient à des masturbations et parfois même à des fellations »13. Malgré des plaintes déposées dès le début des années 2000, l’Eglise mettra plus de 15 ans à réagir et à le condamner 15.
La CSM est (avec l’Emmanuel) la communauté religieuse qui se mobilisera le plus lors des manifestations à l’opposition à l’union des couples homosexuels. Aujourd’hui, la CSM, « a pris ses distances avec [Tony Anatrella] comme l’ensemble de l’Église catholique de France. Ce qui n’empêche pas ses prêtres de continuer à le citer comme référence ».9
L’extrême droite et la communauté Saint-Martin.
La CSM s’étend et au fur et à mesure de ses « prises de guerre » comme au Mont St Michel ou dans le diocèse de Bayonne : le ton change, et les fidèles sont priés de ne pas s’en plaindre. Les homélies deviennent moralisantes et culpabilisatrices, et comme il est de coutume chez les traditionalistes, ce qui compte c’est uniquement l’ordre, la morale, le péché, l’enfer, le purgatoire, et la confession. Et comme pour les traditionalistes, la CSM « incarne une volonté de restaurer une société catholique, la nostalgie d’une chrétienté qui avait pour centre le curé, régnant en maître sur les consciences ». 2 Une volonté qui a des implications politique pour la société toute entière, comme l’illustre la trajectoire de quelques personnalités de la CSM.
Don Louis-Hervé Guiny, l’« éminence grise de la droite ultra-catholique ».
Responsable de 2004 à avril 2022 de la maison de formation de la CSM, Guiny16 est un « admirateur de Charles Maurras, grand nom du nationalisme royaliste »17. Il est connu pour avoir été, de longue date, le confesseur attitré de la famille de Villiers (dont il tentera de dissuader l’un des fils à porter plainte pour viol contre son frère ainé en 2006). Celui qui « rêve de devenir un prélat de cour » est ami de Guillaume Peltier, et aurait été le confident de Patrick Buisson (l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy venu de l’extrême droite). Des personnalités qui se rapprocheront toutes de Zemmour durant la campagne présidentielle. Zemmour, que Guiny partagera abondamment sur les réseaux, tout en expliquant qu’il « ne fait pas de politique »18…
Monseigneur Aillet, « admirateur de Poutine et vaccinosceptique ».
Aillet, fils d’un membre de l’OAS (organisation terroriste d’extrême droite défendant l’Algérie française) condamné à la prison en 1962, est le premier représentant de la CSM à revenir en France en 1982, dans le diocèse de Fréjus-Toulon sous la férule de l’évêque Dominique Rey (issu de l’Emmanuel, « ultra-réac […] proche de l’extrême droite », et actuellement « dans le viseur du Vatican pour les dérives sectaires [du] diocèse », qu’il a dirigé pendant près de 25 ans…19). En 2014 Aillet part en Russie avec des responsable de la Manif Pour Tous (dans laquelle il a été très engagé) et loue « les valeurs traditionnelles du mariage et de la famille » promotionnée par le mafieux autocrate, Vladimir Poutine dont il considère que « la figure charismatique […] a redonné à la Russie sa fierté de grande nation ».20 Evêque de Bayonne depuis 2008, il est coutumier des polémiques. En 2016 il compare l’IVG à Daesh 21, en 2021 il fait le buzz en reprenant des propos antivax 22…). Evêque clivant, il est remis en cause jusque dans son diocèse où une soixantaine de prêtres prennent la plume pour exprimer leur « profond malaise » face à « sa ligne traditionaliste, […] sa conduite autoritaire, [son] absence de dialogue, [son] soutien à une marche pour la vie, à Vladimir Poutine, Bachar el Assad, [sa] remise en cause de la laïcité, [sa] mise en cause directe de responsables politiques et de l’Etat »… 23 « Marc Aillet [est] le seul évêque de France à avoir refusé d’ouvrir les archives de son diocèse à la commission Sauvé chargée d’enquêter sur les abus sexuels dans l’Eglise ». 24
Bozo installe le 8 septembre 2024 la communauté Saint-Martin (qu'il connait bien puisque déjà doublement implantée dans son ancien diocèse de Séez) à la cathédrale Saint-Etienne de Limoges. (source : Facebook du diocèse de Limoge )
Ce billet compile différentes sources, mais l’essentiel des informations provient de l’excellent dossier (en 7 épisodes) consacré à la communauté Saint-Martin : « Les ensoutanés » (sur le site lesjours.fr), dont nous recommandons chaudement la lecture.
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Les cathos identitaires de la communauté Saint-Martin à la conquête de la France. ↩︎
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Communauté Saint-Martin, l’avenir de l’Église de France ? ↩︎
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L’Opus Sacerdotale naissance, développement, apport et héritage d’une société sacerdotale en France au XXe siècle (1964-1974). ↩︎
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Communauté Saint-Martin, l’avenir de l’Église de France ? ↩︎
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« Le curé prend le terminal de carte bleue : “J’ai besoin de 450 000 euros” » ↩︎ ↩︎ ↩︎
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Baisers forcés et « climat abusif » : enquête sur la puissante communauté catholique Saint-Martin sommée de se réformer. ↩︎
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« Ici, c’est viril ! » Ethnographie d’une communauté cléricale récente qui veut former des hommes avant de former des prêtres. ↩︎
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«Psy de l’Eglise» : la curie en plein cas de conscience. ↩︎ ↩︎
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Evron : une éminence grise de la droite ultra-catholique au séminaire ? ↩︎
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Qui est l’évêque Dominique Rey, ex-aumônier à Stanislas, ultra-réac et chargé de former des professeurs « laïcité » ? ↩︎
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La croisade anti-IVG de l’évêque de Bayonne est “insupportable et inacceptable” pour la ministre de la santé. ↩︎
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Pyrénées-Atlantiques : l’évêque Marc Aillet penche pour les anti-vaccin, des catholiques scandalisés. ↩︎
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Pyrénées-Atlantiques : 60 prêtres demandent des comptes à l’évêque. ↩︎
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SOS Homophobie condamne l’évêque de Bayonne faisant l’apologie des «thérapies de conversion» ↩︎

Le cardinal Giuseppe Siri, célèbre pour son ultra conservatisme et son aide son aide aux nazis en fuite.
Jean-François Guérin, fondateur de la Communauté Saint-Martin.
L’Opus Sacerdotale, association « pour la défense de l’orthodoxie catholique »qui a compté parmi ses membres l’abbé Guérin fondateur de la communauté Saint-Martin, mais aussi Gilles Wach, un des fondateurs de l’ICRSP (la communauté traditionaliste qui chapeaute l’école hors contrat catholique du Vigen)…
Des soutanes et des hommes, de Josselin Tricou.
Quelques uns des livres de Tony Antrella, le « psy de l’Eglise », longtemps « référence majeure de la pensée catholique sur l’homosexualité ».
Marc Aillet sur la Web TV de « réinformation » TV Liberté, lancée par un ancien cadre du Front national, et dirigée par un ancien dirigeant du mouvement d’extrême droite Bloc identitaire.
Marc Aillet dans une émission de Pascal Praud sur une radio de Vincent Bolloré.
Marc Aillet invité par le site d’actualité français d’extrême droite Boulevard Voltaire.